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Politiques climatiques : un regard critique sur le Rapport Stern

Stéphane Hallegatte (ingénieur Météo-France, économiste au CIRED) et Renaud Crassous (ingénieur du Génie Rural des Eaux-et-Forêts, économiste au CIRED)

publié le

L’évaluation globale des coûts reste très fragile, mais l’ampleur des risques justifie une action précoce face au changement climatique.

La publication du rapport de Sir Nick Stern sur « l’économie du changement climatique » lundi 30 octobre a provoqué sur la scène médiatique et politique mondiale une cascade de commentaires impressionnante. Un emballement qui peut s’expliquer par plusieurs raisons : la légitimité d’expert économiste de Stern, la force de frappe de l’argumentaire économique chiffré contenu dans le rapport ou encore le potentiel stratégique de ce document sur l’échiquier politique britannique et international - il n’est pas anodin que cette parution précède de quelques jours seulement le début de la conférence annuelle de la convention Climat à Nairobi.

On ne peut que se réjouir d’un renforcement de la présence du dossier climatique sur la scène médiatique et politique et de l’effet d’entraînement que peut avoir un tel rapport dans les débats, négociations et décisions à venir. Néanmoins, dans l’imbroglio des réactions à chaud, quelques mises en garde s’imposent, à la fois sur le statut de ce rapport et sur la pertinence de certains éléments de contenu largement repris par nos médias, en particulier les estimations chiffrées des dommages.

QUAND EXPERTISE ET POLITIQUE S’ENTREMELENT

Tout d’abord, il est crucial de bien comprendre le statut hybride du document, qui mêle étroitement les registres de l’expertise scientifique et de l’argumentaire politique. Côté expertise, la légitimité du rapport vient de l’importante revue de la littérature scientifique qu’il contient. Côté politique, personne ne saurait contester le caractère stratégique des conclusions et recommandations de Nick Stern, que ce soit sur la scène britannique, européenne, transatlantique ou mondiale. En fait, il serait illusoire de vouloir délimiter précisément les domaines de l’expertise économique et de l’orientation politique. Mais le rapport Stern innove avec un mélange des genres difficile à démêler.
C’est pour cette raison en particulier qu’il ne faut pas mettre sur le même plan le rapport Stern et les rapports d’évaluation du GIEC , et notamment le 4ème du genre qui devrait être rendu public courant 2007. En comparaison, ces derniers ont une toute autre légitimité scientifique, grâce à un processus complexe de revue, ouverte à tous les scientifiques et à tous les gouvernements de la planète. Ils ont à être approuvés - ligne à ligne pour les résumés ! - par tous les gouvernements avant d’être publiés, ce qui les contraint à une synthèse rigoureuse de la littérature scientifique.

DES EVALUATIONS GLOBALES TROP FRAGILES

« Scoop » du rapport, l’évaluation globale des coûts potentiels du changement climatique à hauteur de 5.500 milliards d’euros a focalisé une bonne part de l’attention des médias. Une mise au point sur le contexte de ce chiffrage s’impose.

Premièrement, définir le coût du changement climatique est une gageure : comment chiffrer l’éventuelle modification des paysages provençaux ou l’extinction d’une espèce animale ? Le réchauffement de la Sibérie est-il une bonne ou une mauvaise nouvelle ? S’il y a des gagnants et des perdants, peut-on demander aux premiers de compenser les derniers ? Que penseront les générations futures de la dégradation de leur environnement ? Le chiffrage des dommages, à l’échelle de la planète, bute sur des questions méthodologiques, éthiques et philosophiques face auxquelles aucune méthode ne fait consensus aujourd’hui. Ces questions expliquent également pourquoi un unique chiffre est insuffisant : pour l’interpréter, il faudrait notamment savoir comment le coût sera réparti dans le temps, dans l’espace, et entre les différentes catégories sociales...

Deuxièmement, avant de s’interroger sur l’évaluation globale tant médiatisée, il faut lire attentivement les chapitres précédents, qui contiennent une excellente synthèse de l’état des connaissances sur les risques liés au changement climatique. On peut citer par exemple l’effet des catastrophes naturelles et des maladies sur le développement des pays pauvres, les conflits liés à l’usage de l’eau dans les régions sèches, le coût de l’adaptation des infrastructures lourdes à un climat changeant (urbanisme et bâtiments, protection des côtes, gestion des eaux...). Ces chapitres énumératifs permettent de saisir l’ampleur des enjeux et les incertitudes majeures que l’évolution du climat fait peser sur notre futur.

Il est frappant de voir qu’une part significative de ces risques bien identifiés n’est pas prise en compte dans l’évaluation chiffrée, précisément parce que celle-ci bute contre des questions de méthode non résolues. En effet, pour être capable d’estimer les coûts liés à la propagation des déséquilibres économiques régionaux ou à l’adaptation, il faudrait pouvoir répondre à de nombreuses questions aujourd’hui hors de portée : Saura-t-on prévoir ou détecter à temps les changements locaux pour les anticiper et éviter une partie des dommages en s’y adaptant ? Saura-t-on aider les pays en voie de développement à affronter cet obstacle supplémentaire à leur sortie de la pauvreté ? Les pays pauvres pourront-ils compenser l’insuffisance éventuelle de leur production agricole par des achats sur les marchés mondiaux ? L’épuisement des ressources conduira-t-elle à plus de coopération ou à plus de conflits ?

Le rapport Stern n’apporte pas de réponse à ces questions, et les coûts importants qu’il prédit viennent essentiellement d’hypothèses plus pessimistes que les études précédentes, mais dans un cadre d’analyse qui reste trop simple pour produire des résultats crédibles. Le rapport lui-même précise que dans ces conditions, il ne faut pas accorder trop d’importance à ce chiffrage (p. 144 §5) !

FACE AUX RISQUES, LA PRUDENCE A PORTEE DE MAIN

Toutefois, rejeter en bloc le rapport Stern en invoquant ces fragilités serait une erreur. Ce qui est regrettable, c’est que le manque de robustesse de l’estimation chiffrée globale prête le flanc à des attaques faciles de la part de ceux qui combattent la mise en place de mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Or cette faiblesse n’invalide pas pour autant le fond du message du rapport Stern : « le changement climatique comporte des risques élevés pour nos sociétés et nos économies, ces risques justifient une action précoce pour les limiter ». Car l’estimation agrégée des dommages n’est pas un argument incontournable pour justifier une action de prévention contre le changement climatique.

Il suffit pour cela de noter trois points. Premièrement, nos sociétés et économies sont vulnérables à un changement rapide du climat. Deuxièmement, notre climat est en train de changer, ce changement va s’accélérer dans le futur et on ne sait pas exactement vers quel climat nous nous dirigeons. Troisièmement, le climat est un système lent et inerte, et chaque molécule de gaz à effet de serre que l’on rejette dans l’atmosphère y reste pour plus de cent ans sans que l’on puisse y faire quoi que ce soit, ce qui rend nos émissions actuelles irréversibles pour plusieurs siècles.

La coexistence de notre vulnérabilité, de l’incertitude sur le climat futur et de l’irréversibilité de nos émissions est largement assez inquiétante pour justifier une action sans délai pour réduire les émissions mondiales de gaz à effet de serre. Ceci est d’autant plus vrai que si l’on attend pour agir, le risque est de devoir adopter des mesures plus drastiques, et donc plus coûteuses : commencer à agir tôt contribue à réduire le coût des réductions d’émission tout en s’assurant contre les nombreuses mauvaises surprises que pourrait nous réserver le changement climatique.