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La recherche controversée d’énergies « propres »

Actes électroniques de la deuxième journée de dialogue CNRS sur la transition énergétique en France

publié le , mis à jour le

Le document La recherche controversée d’énergies "propres" (cliquez sur le titre pour accéder au PDF, 21,8Mo, 326 pages) constitue les actes de la 2e journée de dialogue CNRS sur la transition énergétique. Les points saillants sont les suivants :

Les débats sur les stratégies énergétiques sont largement dominés depuis quarante ans par trois thématiques : les risques de l’énergie nucléaire, l’épuisement des énergies fossiles et les promesses des énergies nouvelles. Il s’agit dans ce volume de reprendre les éléments scientifiques des controverses techniques et économiques autour de ces dossiers, et d’examiner les possibilités d’accords mobilisateurs malgré les divergences de points de vue. Il s’agit aussi de voir comment un changement de sentier technologique suppose des évolutions institutionnelles favorables aux initiatives territoriales, et la nécessité de grands réseaux de transport et de distribution.

En introduction de la journée, la première session sur la sociologie et l’économie des choix controversés a permis d’éclairer la façon dont les controverses technologiques jouent un rôle certain dans la révélation des risques et des incertitudes des choix d’options, mais sous le risque de manipulation idéologique des arguments techniques et économiques de part et d’autre. Certains y voient un élément positif inhérent aux sociétés démocratiques, d’autres en appellent à la raison dans l’idéalisation des protagonistes, de la pseudo-neutralité des expertises oppositionnelles, de la référence aveugle au principe de précaution. D’autres, enfin, qui s’appuient sur une approche sociohistorique de longues controverses, comme dans le nucléaire, soulignent le tragique de la situation des opposants qui ont choisi d’entrer dans le jeu des processus de décision plus ouverts et d’amélioration des institutions de contrôle, alors qu’ils trouvent toujours cette technologie inacceptable, mais qu’ils ont contribué à rendre plus acceptable.

La session sur les énergies fossiles (« Fin ou retour des énergies fossiles ? ») a permis de mettre à plat les éléments du dossier des hydrocarbures de roches mères, tant sous l’angle de leur potentiel en France, en Europe et dans le monde que sous celui des risques environnementaux d’exploration et d’exploitation en dépassant l’image de l’inflammation du gaz sortant d’un robinet d’eau qui a marqué tous les esprits. On peut adopter des normes drastiques de protection des nappes phréatiques de limitation des risques de fuite de produits toxiques et les faire appliquer, ce qui n‘est pas toujours le cas aux États-Unis. Quant aux potentiels français et européen, s’il est réel, il est bien moins abondant qu’aux États-Unis et surtout plus cher à exploiter. L’effet d’un déploiement éventuel de l’extraction de gaz de schiste en France n’aura certainement pas les effets bénéfiques actuels sur l’industrie et l’économie américaines. Reste à prendre acte de l’interdiction d’exploration et d’exploitation en France pour des raisons électoralistes. Mais la méconnaissance des ressources réelles entretenues par cette interdiction a sans aucun doute un coût d’opportunité élevé.

La session sur le nucléaire controversé a traité de plusieurs questions- clés en se situant délibérément hors du dilemme éthique conduisant à rejeter le nucléaire comme inacceptable pour pouvoir débattre des risques. On a donc examiné les conditions qui le rendraient plus acceptable. Le risque d’accident nucléaire est-il mesurable après Fukushima ? Si oui, comment s’en prémunir un peu plus sur les réacteurs existants, comme sur les nouveaux réacteurs ? L’internalisation plus complète des coûts et des risques du nucléaire met-elle en question l’économicité du nucléaire ? La probabilité d’accidents nucléaires estimés à partir des accidents et incidents majeurs passés et dans des contextes de régulation de la sûreté très laxiste (Japon, URSS) doit être estimée à des niveaux bien supérieurs à ce qu’ils étaient avant Fukushima. Ceci a conduit à observer que la gouvernance du contrôle de la sûreté est le point-clé non seulement de la pérennité du nucléaire en tant que technologie acceptable, mais également de son économicité.

En effet l’apprentissage du nucléaire en matière de sûreté s’est fait à coup d’accidents majeurs qui ont entraîné sa complexification, mais cette complexification atteint une asymptote. De ce fait, les coûts très élevés actuels pour les premiers exemplaires des réacteurs Gen. III/III+ qui sont liés à cette complexification et au réapprentissage des constructeurs devraient ensuite baisser. Les coûts complets du nouveau nucléaire devraient se situer au niveau des coûts des centrales à gaz et à un niveau plus bas que celui des ENR matures, même avec une prise en compte plus large des externalités négatives (gestion des déchets, incertitude sur les coûts de démantèlement, assurance).

D’autres conditions d’économicité du nucléaire ont été soulignées : encadrement de nouveaux investissements par des contrats de long terme à prix fixes, qui conduit à une baisse du coût du capital ; stabilité règlementaire ; et, bien sûr, le renforcement des autorités de sûreté nucléaire dans tous les pays pour limiter un peu plus le risque de nouvel accident qui mettrait en cause un peu son acceptabilité. Sur le futur du nucléaire de très long terme sur lequel le débat s’est ensuite déplacé, les avis sont très partagés entre ceux qui ne voient dans le nucléaire qu’une solution au milieu de l’éventail de solutions et ceux qui conservent la croyance selon laquelle le nucléaire ne peut qu’être que la solution dominante et pérenne. En conséquence, il faudrait passer à une 4e génération de réacteurs de type surgénérateur du fait des limites des ressources d’uranium. Ceci est contesté par les premiers dès lors que l’on accepte l’idée que le développement du nucléaire ne prendra jamais une ampleur majeure au plan mondial. Pour autant, les irréversibilités du nucléaire ont été créées et il faut leur faire face. Une sortie du nucléaire de certains pays au bénéfice du tout ENR chez eux ne les défausse pas de la gestion de l’ensemble de leurs déchets, alors même que ce choix ne dissuade en rien les pays émergents d’y renoncer par son exemplarité.

Dans la session sur les « énergies renouvelables, les conditions d’une réussite d’une utopie mobilisatrice », les deux questions de fond étaient : quelles sont les limites techniques qui contraindraient l’option tout ENR ? Où se situent les limites économiques d’une telle option dans les domaines de la biomasse et des ENR électriques ? Les contraintes au développement de la ressource bois-énergie, ou celles des biocarburants, ont pu être clairement identifiées (épuisement des sols, contraintes économiques pour le premier, concurrence d’usage des cultures alimentaires, usage des sols pour les seconds). Les solutions pour faciliter le développement de la filière bois réside dans une meilleure organisation foresto-industrielle d’un côté et dans le progrès technique avec la mise au point de carburants de 3e génération de l’autre côté. Dans le domaine électrique, les débats n’ont pas pu être menés dans la sérénité tant le parti pris idéologique et les croyances de certains ont empêché une mise à plat sereine des obstacles et des coûts au développement à très grande échelle de ces énergies. Selon eux, on devrait assister à un changement naturel et indolore de paradigme énergétique. Mais les perspectives de substitution complète des ENR aux productions par combustibles fossiles ou nucléaires qui ont été tracées ne cherchaient à prendre en compte ni le coût des politiques de « demand pull » (obligation d’achat à des tarifs élevés) qui permettraient le changement de paradigme électrique, ni les coûts associés de modernisation et renforcement des réseaux électriques en transport, ni les coûts importants de système (rééquilibrage, back up, réserves de pointe) à partir d’un seuil de 20-30 % de capacité intermittente.

La table ronde finale sur « les choix de politique technologique et énergétique en contexte d’incertitude et de controverse » avait pour but de faire ressortir les critères pouvant guider les choix de politique énergétique et d’innovations dans un contexte où le futur technologique ne se dessine pas clairement, où les options sont controversées. Certains ont rappelé les nombreux désaccords entre parties lors du DNTE, en soulignant que l’expertise de la technocratie publique en avait été exclue sous les pressions politiques alors qu’elle aurait pu amener des éléments de réflexion moins idéologisés. D’autres ont ré-évoqué le changement salvateur de paradigme dans une logique de tout ou rien où fossiles et nucléaire seraient envoyés rapidement aux oubliettes. Ceci justifierait la stabilité des politiques poussant les technologies salvatrices, quel qu’en soit l’intérêt économique. Mais d’autres ont attiré l’attention sur l’effet profondément déstabilisateur de leur développement « hors marché » à grande échelle sur les autres options sans que le bénéfice social d’un tel développement (notamment les tonnes de CO2 évitées) ne soit pas tel qu’il compense ses surcoûts.

Face à l’éventail d’options, d’autres ont considéré que l’on e doit pas opposer telle ou telle option. Il faudrait raisonner en termes de cohabitation pour aménager des interfaces entre les systèmes nouveaux prometteurs et les systèmes anciens encore efficaces économiquement. Il faudrait se situer dans une perspective permanente d’ouverture des futurs en évitant de créer des irréversibilités comme ont pu le faire, en leur temps, les promoteurs du nucléaire. Il faut se fixer un cap en se donnant un portefeuille d’options et se définir quelques priorités qu’il faudrait ajuster régulièrement pour ne pas créer d’irréversibilité et limiter les coûts si les dépenses sont trop importantes, comme on a pu le faire pour l’option photovoltaïque.

Du point de vue de la sociologie, il faut voir les controverses comme des aiguillons pour améliorer la compréhension des enjeux des développements techniques et les aménités ou désaménités qu’ils vont entraîner (avec des temporalités très différentes), pour améliorer aussi les technologies concernées et le système de règlementations qui sont autour. La confrontation des porte-parole des parties prenantes, celle des expertises se réclamant de légitimités diverses se font sur des scènes forcément imparfaites qu’il faut aménager. Les promoteurs d’une option technologique sont alors exposés au risque que le conflit conduise, in fine, au rejet de cette option, comme on le voit en France avec le gaz de schiste (ou les OGM) et en Allemagne avec le nucléaire.

Voir en ligne : La recherche controversée d’énergies « propres » : actes électroniques de la deuxième journée de dialogue CNRS sur la transition énergétique en France.